Les passeurs de mémoire, une nouvelle génération d’artistes engagés

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Saghru, Imenza, Tighermatin, Imal, Timès… sont de jeunes groupes de musique. Mais, pas n’importe lesquels. Par leur engagement et leur persévérance, en dépit des maigres moyens dont ils disposent, ils dessinent les contours d’une révolution culturelle dans les vallées de Tafilalt. Regard sur une nouvelle génération des maquisards du verbe.

 

 

Résistance

On raconte que pour survivre dans les oasis de Tafilalt, balayées par le soleil et les vents chauds, il a fallu apprendre à se battre très tôt. La mémoire collective raconte aussi que si l’on entendait le bruit des sabots raisonner dans le désert aride, ce ne pouvait être que l’armée du Makhzen en campagne contre une tribu dissidente. A l’époque, Aït Atta, Aït Merghad, Aït Hdiddou, Aït Aïssa Yizem… Tous les “Aït” refusaient d’être soumis. L’histoire nous enseigne que le Makhzen n’a jamais pu mettre sa main sur cette région jusqu’au début des années 1930 avec l’intervention de l’armée française qui a réussi à soumettre tout le Tafilalt après avoir commis d’immondes boucheries à Ifgh, à Baddou, à Saghrou et bien d’autres lieux. Les blessures ne se sont pas encore cicatrisées et la mémoire garde toujours cet affront enfoui au fond d’elle.
Aujourd’hui, le vent sec du sud balaie toujours le désert et les vallées terrassées par des décennies de sécheresse. Le visage de la terre n’a pas beaucoup changé. Les fils des femmes et des hommes tués à Bougafer et à Baddou se sont dressés pour refuser de se soumettre. Ils veulent s’affirmer, exister et être eux mêmes. Ils le disent haut. Ils le chantent. Le passé et le présent sont désormais liés par l’esprit de la résistance. L’âme de Saghrou.
Après des décennies d’oppression et de marginalisation programmée, Imenza, Imal, Tighermatin, Saghru, Timès et d’autres jeunes groupes ont réussi à secouer le silence et à narguer la peur en déclenchant une révolution douce notamment sur les plans culturel et politique dans la région. Face au mépris institutionnalisé de tout ce qui a trait à l’identité amazighe, les leaders de ces groupes, nés dans la douleur de la contestation, ont investi Internet où ils se sont fait connaitre.

Iman n Saghru, ou l’âme de saghrou

L’un d’eux s’appelle Nbark Oularbi, 27 ans. Il est l’un des poètes qui ont ressuscité cette âme de la résistance. “Saghru” est le nom qu’il a donné au groupe de musique qu’il avait fondé avec son propre frère. “Ces montagnes ont vu naître l’épopée de Saghru, symbole de la résistance et des sacrifices du peuple amazigh. C’est pour rendre hommage à ces résistants et à leurs âmes et inciter les vivants à suivre leur chemin que nous avons choisi ce nom pour notre groupe”, m’avoue Nbark.

Saghru vient de sortir son premier album, “Muha”, titre de l’une des cinq chansons de l’œuvre qui conte la malheureuse histoire d’un jeune diplômé chômeur confronté à la précarité et au déni identitaire. L’album qui se veut un hommage aux détenus politiques de la cause amazighe à Imtghren et à Meknès a connu un succès qui a surpris même les membres du groupe.
Outre “Muha”, dans l’album on peut apprécier plusieurs autres belles chansons, dont “Riru”, “Ulac Smah Ulac”, “Grat-d ifassen” et “Bienvenue étrangères”. Ces trois dernières sont écrites par l’incontournable poète de Tizi n Imnayen, Omar Derouich.

“Les jeunes ont besoin de cette musique des racines qui traite, sans pudeur, de leurs problèmes au quotidien. Cet album est d’une force considérable. Avec les arrestations des militants et leur condamnation arbitraire à des peines de prison, un climat de révolte et de colère s’est installé dans toute la région. Au lieu d’avoir peur, les jeunes, notamment les artistes, continuent à alimenter la flamme du combat”, me dit un membre d’une association amazighe à Tizi n Imnayen.

Même son de cloche chez Nbark. “Désormais, personne ne peut me faire taire” me dit-il.

La nouvelle garde

Comme Nbark, plusieurs artistes ont rejeté la politique du silence imposée. Avant eux, de redoutables poètes traditionnels “imedyazen” avaient défriché le chemin en critiquant le pouvoir et sa politique avec une subtilité légendaire. Ces jeunes représentent la relève et ils l’ont fait savoir. Rien qu’en 2007, différents groupes dans les vallées de Tafilalt et de Ouarzazat ont franchi le pas en sortant des CD de musique qui rivalisent en beauté et en engagement. Chose inimaginable il y a seulement quelques années. Cette prouesse a été due à Internet. Ce dernier a joué un rôle déterminant dans le développement de ces groupes. Leurs vidéos ont été visionnées par des milliers de personnes sur YouTube et Dailymotion ainsi que sur des portails régionaux tel Yafelman.com et des sites militants comme Asekka.net. Ces sites ont permis à ces jeunes de s’ouvrir sur le monde et de faire connaître leur musique. C’est ainsi qu’on a pu découvrir les beaux textes d’Imenza, la rage de Saghru et la transe de Tighermatin, rien qu’avec un simple clic.

Ce développement avait aussi imposé aux artistes d’avoir recours à des textes engagés. Presque tous font appel à un autre monument du militantisme amazigh dans la région, Omar Derouich. Un poète moderne hors pair de Tizi-n-Imnayen. Membre de l’association Tilelli, ce ciseleur de mots a étanché la soif de presque tous les artistes engagés de la région.

Engagement

Les associations amazighs à Tamazgha et surtout dans la diaspora ont l’obligation morale d’accompagner ces groupes, de les soutenir et de les aider à se développer davantage.

Il s’agit de garder allumée cette flamme qui nous éclaire et qui nous rappelle que nous sommes un peuple toujours sous domination, un peuple en lutte pour la liberté. Par son engagement, cette nouvelle génération de maquisards est une étoile d’espoir sur le long chemin… de la liberté.

 

A. Azergui

Publié le 11 février 2008 sur Tamazgha.fr

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