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Je voudrais par ce témoignage déroger à la règle qui voudrait qu’un hommage ne soit rendu qu’à une seule personne, en l’occurrence mon   ami feu Muhand Saidi.

 Entant ancré dans une culture hautement collective, je voudrais livrer un triple témoignage à propos de trois hommes qui m’ont instruit : Muhand Saidi, Mohammad Abehri et Ali Ouhmad.

atbir tifinagh

   Chaque fois que le devoir de mémoire s’impose, je revis les moments qu’un heureux hasard m’a permis de vivre avec Muhand, Mohammad et Ouhmad. Ces trois penseurs m’ont ravi par la puissance des moments partagés, par leurs savoirs respectifs alors que je ne leur offrais qu’une bienveillante écoute. Abehri et Saidi étaient artistes et Ouhmad était poète.

Comme il serait fastidieux de tout dire ici, je me contenterai de quatre nuits passées avec les trois hommes.

   La première, c’était chez Muhand Saidi dans son atelier avec ma fille étudiante aux Beaux Arts à Toulouse (France) La seconde, c’était à Taqueddoum (Rabat) La troisième, chez moi à Ourthane. La dernière, à Ikassen (entre Aghbala et Bab N Wagad), chez Ali Ouhmad.

   La première nuit passée dans l’atelier de Muhand avec ma fille fut une révélation : les deux artistes discutèrent de l’art dans un réduit d’une vétusté incroyable. L’atelier de Muhand tenait à la fois d’un débarras de menuisier, d’un réduit de brocanteur et, par dessus ce fatras d’objets désordonnés en apparence, le regard du visiteur était saisi par des ébauches d’affiches, de calligraphie Tifinagh et de collages de portée didactique : Muhand était professeur d’arts plastiques ; une qualité que ses activités militantes ont quelque peu estompée aux yeux de ceux qui ne l’ont pas fréquenté de près.

   Alors que je croyais que Muhand était avant tout un caricaturiste révolté par la non reconnaissance de notre amazighité, ce soir-là, je dus mesurer l’abîme de mon ignorance : Muhand maîtrisait aussi bien le savoir académique que l’art de la provocation !

   Ceci étant, je ne considère pas la caricature comme étant un art mineur. Muhand a eu le génie de « ranimer » les doigts d’une main dans une caricature souvent interdite par l’establishment : le majeure (doigt) dressé en bras d’honneur à l’intention de ceux qui ignoraient ou détestaient la cause amazighe. Muhand a fait de l’Aẓa (graphème-logo de l’amazighité) un emblème, une œuvre subversive certes mais une œuvre d’art eut égard à la symbolique forte de la main…

   La seconde nuit fut blanche (à Rabat) non pas par manque de sommeil mais par la gravité du sujet : Muhand et Mohammad (Abehri) s’étaient laborieusement penchés sur les difficultés d’écrire le Tifinagh en script (comment attacher les lettres de cet alphabet)

   Ici, je dois avouer que depuis cette nuit-là, je n’ai rien appris de plus consistant n’en déplaise à certains chercheurs amazighs.

   La troisième nuit, c’était chez moi quelques jours avant le décès d’Abehri à une époque où mon bled n’était pas encore électrifié  (Maroc inutile oblige !)

On était dehors sous le caroubier à peine éclairé par une bouteille de gaz surmontée d’un long bec et une fragile membrane source de lumière. Autant dire une lampe aussi fragile que l’aile d’un papillon…

   C’était sous un tel éclairage que le docteur Hmad Oudadès s’était appliqué à une ponction (extraire du liquide du corps du malade). Imaginez un instant, un tuyau planté dans le ventre du malade sous un éclairage vacillant…

   Or, ma peur nourrie par un tel dispositif fut vite neutralisée par les sourires du « malade » pendant toute l’opération. Cette nuit là, j’ai compris que l’espoir de deux militants amazighs (le malade et le médecin) était ancré dans le Vivant ; cet espoir-là dépasse toute option idéologique…

   La dernière nuit, c’était chez Ali Ouhmad d’Ikassen[1], grand poète mort dans le plus grand dénuement.

Voici un bref extrait de son récit de vie (le lecteur peu familiarisé avec Tamazight et la transcription en alphabet latin peut passer directement à la traduction) :

«  Ar ax kkaten zig Bugenfu, ar ax kkaten s lixra : Inna lemteryuz ca, inna nfeḍ ca; ur igi wawal aḥenjif (…) xemsa n ṭṭeyyarat ar ax ikkaten allig nesbedda leâlam (…) Ayyur d wass neɣ-dd ayyur ɣir ass ayd ur ǧǧin ayd ibedda lbarud. Mer nzayed ɣas yan wass, aliy ax-gan d aygeḍṛuṛ…

Ma ɣif da ikkat ca : tamazirt-nnes mad uhu ? »

Traduction (approximative) :

   Ils (l’armée française) nous bombardaient de Bouguenfou (toponyme), ils nous bombardaient avec une mortelle férocité : les mitraillettes et les obus « parlaient » Il ne s’agit pas de parole à la légère : cinq avions par jour, jusqu’au jour de notre reddition (…) Un mois environ d’incessants bombardements. Si nous avions résisté un jour de plus nous aurions été réduits en poussière…

Que doit-on défendre n’est-ce pas sa patrie ? 

   En « mêlant » en guise de triple hommage les enseignements de Muhand, de Mohamed et Ouhmad, j’ai tenu à exprimer ma reconnaissance à trois défenseurs d’une cause universelle, juste et non négociable : la reconnaissance de l’amazighité.

____

[1] Ali Ouhmad devait avoir une dizaine d’années lors du siège de Tazizawt (1932) C’est donc en témoin oculaire que ses récits et poèmes ont été archivés. Le corpus est mis à la disposition des étudiants/chercheurs qui le désirent…

 

HOUSSA YAKOBI

(Chercheur en patrimoine amazigh)

 

Tasghunt Idles

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