Yalla Seddiki

Entretien: Lounès Matoub un poète en avance …

0 118

Docteur en Lettres Modernes (Université de la Sorbonne-Paris 4), Yalla Seddiki a longtemps travaillé avec le poète sur les traductions des textes de plusieurs de ses CD comme Communion avec la Patrie en 1994 ; Tighri n yemma en 1995, et aussi sur la réédition en cd de l’album A ttwalligh en 1997 et le livret du disque Lettres ouverte aux… en 1998. Il a également travaillé sur le livre de Lounès Matoub, Mon nom est combat (Paris, La Découverte, 2003) dont il est le traducteur et le préfacier. Il a également coordonné un dossier de 80 pages consacré à Lounès Matoub dans la revue Altermed.

Nous l’avons rencontré à Paris à l’occasion de la 18e commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. Entretien :

Idlesmagazine.com :Vous avez traduit plusieurs dizaines de poèmes de Matoub Lounès et publié « Mon nom est combat ». Pourquoi ce choix de Matoub Lounès ?

Yalla Seddiki :D’abord, il faut préciser que l’ouvrage que tu cites, si je l’ai publié, est, d’une certaine façon, une œuvre posthume de Lounès Matoub. À l’exception de quatre inédits généreusement offerts par Nadia Matoub, les poèmes à traduire furent choisis par Lounès Matoub et moi à la fin de l’hiver 1996. C’est ensemble que devions travailler sur les traductions. Nous avons pris date pour septembre 1998, mais il est assassiné les armes à la main le 25 juin 1998. Ai-je choisi Lounès Matoub ? Nous nous sommes choisis l’un l’autre. J’avais l’admiration la plus vive pour cet artiste depuis mon plus jeune âge. J’avais huit ou neuf ans lorsque sa première cassette fut éditée. Je ne comprenais sans doute pas le contenu de ses textes, mais j’étais fasciné par l’étrangeté de certaines images poétiques, la beauté des mélodies comme Attan Attan Daawessu, A ttwalliγ, a ttwalliγ, Annaγ iy iga ṛṛay-iw, etc. ; la voix enragée du jeune Lounès dans Ay izem, après la douceur de l’introduction interprétée par Idir. En 1991, je le rencontre par hasard dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Je discute quelques instants avec lui. Il boite. Il est encore sous l’effet de la tentative d’assassinat commise par un gendarme. Nous nous séparons. C’est ainsi, quelques secondes après cette rencontre, que, dans mon esprit, nait ce projet de faire un livre sur le Lounès Matoub. J’avais alors vingt-deux ans. Je crois que l’inconscience juvénile et le désir de partager l’amour que j’avais pour ma culture (je précise que je suis venu m’installer en France à l’âge de onze ans), incarné par l’art de Lounès Matoub ont porté mon projet. Je lui ai proposé un manuscrit une année après. Il l’a refusé. Mais, quelques années plus tard, il m’a demandé si je voulais toujours travailler avec lui. C’est comme cela que j’ai traduit Tiγri n yemma en 1995. En tout, j’avais préfacé ou traduit quatre disques de Lounès Matoub avant son assassinat, dont le dernier, Lettre ouverte. Il en avait lu la préface quelques jours avant son assassinat. Nous en avons parlé au téléphone le 21 juin. Aujourd’hui, ce qui m’attire dans cette poésie, c’est sa profondeur humaine, son lyrisme de désespoir lucide, son audace politique, la richesse et la complexité de sa vision historique. Ce qui m’attire, c’est cette voix qui, sans effort apparent, atteint à une émotion où la jeunesse et le grand âge, le féminin et le masculin se mêlent ; la maîtrise technique et le naturel s’épousent avec harmonie. Ce sont ces mélodies, siennes ou venant d’autres grands artistes, orchestrés avec une malice qui font de Lounès Matoub, tout ensemble un poète, un musicien et un héros de l’histoire amazighe parmi les plus mémorables.

Idlesmagazine.com : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors des traductions des textes ?

Yalla Seddiki :Lounès et moi, plus que des traductions, voulions des adaptations de ses poèmes. Comme Lounès n’étais plus là, je ne pouvais plus mener à bien ce dessein. C’est là la difficulté la plus notable. Ensuite, viennent des questions pratiques : le doute qui subsiste, par exemple, sur le sens à prêter à certaines strophes. Car, traduire, c’est aussi interpréter ; orienter l’interprétation aussi bien pour l’amazighone que pour le francophone. Cela entraine des contresens que je n’ai pas toujours évités. Même en consultant des gens qui maitrisent bien la poésie de Lounès Matoub, – des amis, Malika, la sœur de Lounès – les obstacles se lèvent en partie, mais ne disparaissent pas. Je dois à l’honnêteté de dire que j’ai pu bénéficier du soutien aussi bien de Malika Matoub que de la femme de Lounès Matoub, Nadia Matoub. Elles m’ont autorisé à consulter plusieurs manuscrits de Lounès, ce qui m’a, plus d’une fois, permis d’éviter des erreurs de transcription et, donc, de traduction.

Idlesmagazine.com : Quel est, à votre avis, le secret de cette force que dégage la poésie de Matoub ?

Yalla Seddiki :Nous autres Imazighenes sommes épris du verbe, en particulier de poésie et encore plus particulièrement de poésie chantée. Dans l’histoire de cette discipline, le cas de Lounès Matoub est unique. Pour résumer, je crois qu’il se distingue de la façon suivante. Il possède la qualité des meilleurs artistes kabyles (si nous nous limitons à la culture qui s’est développée dans cette région) et les siennes propres. Pour être plus précis, tous les ingrédients sont, comme par miracle, réunis en lui pour en faire un être unique. Un artiste possède de beaux textes, mais est un piètre musicien. Lounès a les qualités poétiques de cet artiste, mais est, de plus, un excellent compositeur et arrangeur. Un autre est un bon musicien, mais l’art de la création poétique lui fait défaut. Lounès possède les qualités musicales de celui-ci, il y ajoute celles de la poésie. Enfin, il y a le mystère de cette voix. Je crois que sa singularité réside dans le fait que, doté d’une voix plutôt grave, une voix dont il a exploré les notes les plus basses, Lounès Matoub chante comme chantent les femmes kabyles. Dans cette perspective, il faut écouter ces très belles interprétations que sont Ḍeffreγ-k s wallen-iw, ay ameḥbus-iw, par exemple.

Enfin, pour résumer, il faut ajouter un contenu subversif qui, même dans le contexte européen actuel, font de Lounès Matoub un poète en avance, doté d’un esprit critique qui ne laisse rien dans la quiétude de l’ignorance ou de l’aveuglement. Il en va ainsi pour la vision de la religion telle que Lounès Matoub la décrit. Sur le plan historique, il a très tôt mis en relief les crimes commis par le FLN dans Ttar-im am t-id-arreγ en 1980. Il est le premier artiste à évoquer explicitement la révolte du FFS en 1963 en 1979 dans Ak°it ay arrac-nneγ. Il a aussi explicitement soutenu les prisonniers politiques, notamment Moh Smail Medjber et Mohamed Haroun dans ameḥbus-iw, Kumisar, et Monsieur le Président. Je précise au reste que certains prétendent que le grand héros de la cause amazighe, Mohamed Haroun, serait l’auteur du texte Monsieur le Président. Grâce au témoignage de Massin Ferkal, autre grand militant amazighiste, qui a fréquenté Haroun, il est possible d’établir la vérité sur ce sujet. Massin Haroun était lui-même auteur de très beaux textes en tamazight qui, par une esthétique toute personnelle, se distinguent de la production de Lounès Matoub.

Ajoutons l’exploration de la Révolution algérienne en général sous une lumière critique comme il le fait dans Regard sur l’histoire d’un pays damné, long poème dans lequel, il évoque, le premier une nouvelle fois, l’épisode dit de la « Bleuite ». Ce terme désigne l’opération d’intoxication menée par l’armée française dans les rangs du FLN. Lounès Matoub vise particulièrement l’épuration menée dans ses rangs par la Wilaya 3 (la Kabylie) sous l’autorité du colonel Amirouche.

Un point mérite d’être aussi signalé. Lounès Matoub n’a jamais hésité à exprimer une critique sévère du milieu amazighiste des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Il faut en ce sens écouter les titres comme Ruγ ay ul (1982) ou Imcumen (1983), Regard sur l’histoire d’un pays damné. Il faut surtout lire, dans Mon nom est combat, les deux textes politiques inédits, composés quelques semaines avant son assassinat. Dans ces poèmes, il s’en prend très violemment à ses anciens amis politiques qui ont trahi le projet qui l’a uni à eux, Tamazight.

Idlesmagazine.com : Vous avez écrit dans « Mon nom est combat » que certains intellectuels Kabyles traitaient Matoub avec un certain « mépris », vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Yalla Seddiki :Vous ne m’en voudrez pas de ne pas citer de nom. Il faut comprendre que diverses compétitions pour prendre la tête du mouvement de contestation amazighe étaient nées malgré la répression violente des services de sécurité. Une élite étudiante s’est constituée, qui a notamment donné, on le voit encore aujourd’hui, un nombre élevé de cadres à diverses organisations politiques. Lounès Matoub a quitté le système scolaire jeune adolescent. Jusqu’à sa mort, nombre d’intellectuels ignoraient sa poésie, et mésestimait la valeur, ne comprenait pas que ses poèmes étaient le véhicule d’une richesse thématique et historique rare. Mais je puis illustrer mon propos par le témoignage d’un ancien membre de la coopérative Imedyazen qui m’a raconté que, au début des années 80, il avait voulu que cette organisation produise un de ses disques. Ils ne voulaient pas de ses poèmes pour la simple raison qu’il n’avait pas fait d’études supérieures. D’un côté, ce type de comportement a nourri chez Lounès Matoub un complexe d’infériorité que sa gloire n’a pas compensé. D’autre part, cela l’a forcé à travailler son art, à lire des livres d’histoire et à en nourrir sa création poétique à telle point qu’elle est encore aujourd’hui d’une audace inégalée.

Idlesmagazine.com : Vous avez été un ami de Matoub et suivi par la suite l’affaire de son assassinat. Où en est cette affaire ?

Yalla Seddiki :Nous en sommes tous à émettre des hypothèses. À divers degrés – conflits de personnes et antagonismes politiques – certains ont entretenu la confusion au lieu d’éclairer l’esprit de celles et ceux qui veulent au moins étudier cette affaire à partir d’éléments crédibles. Voici les pistes à prendre en considération : assassinat commis par des islamistes ; assassinat commis par des islamistes infiltrés ; assassinat commis par des agents au service d’un des clans alors au pouvoir en Algérie. Complicité indirecte de certains acteurs politiques kabyles pour empêcher la manifestation de la vérité ? Telles sont les voies et les questions qu’il faut suivre pour composer un scénario réaliste. Ce que l’on peut espérer, c’est que, par un effet de démocratisation – perspective pour l’heure lointaine – les archives des services secrets favorisent la connaissance de la vérité. Autrement, les diverses arrestations réalisées par les autorités algériennes, l’instruction de la justice, la limitation de leurs investigations dans une direction unique ont renforcé la conviction que tout cela n’est qu’un simulacre pour respecter des formes juridiques sans assise dans la réalité des événements tels qu’ils se sont déroulés. Pour instruire les lecteurs de votre revue sur la complexité du dossier concernant l’assassinat de Lounès, et pour être dans l’actualité (voir l’action entreprise par Nadia Matoub), le GSPC a revendiqué l’assassinat de Lounès Matoub. Le chef de cette organisation a bénéficié de la loi sur l’amnistie puis est devenu un allié ou consultant des services de sécurité. Nous voyons combien nous sommes loin de la vérité et combien, dans des conditions aussi opaques, semé d’obstacles objectifs, long est le chemin qui conduit à elle.

Idlesmagazine.com : On a remarqué récemment certaines parties tenter de récupérer la mémoire de Matoub. Qu’est ce que vous en pensez ?

Yalla Seddiki :C’est une question particulièrement complexe. Mais je ne me déroberai pas. Pour juger de ce projet, un fait historique, culturel et politique est à rappeler comme principe et ceci en dehors de toute polémique : la doctrine de l’État algérien est aux antipodes des positions politiques qui ont fait de Lounès Matoub un héros pour les Imazighenes. Prenant en compte ce fait, est-il logique et légitime de mettre sous la protection de l’État la maison de Lounès Matoub ? La réponse s’impose d’elle-même. Je ne suis pas un expert en droit dans le domaine patrimonial. Mais j’ai collecté quelques informations qui tendent à démontrer que, classé, un bien devient propriété de l’État et qu’il peut en faire un usage souverain conforme aux valeurs qu’il promeut. Et ce, en contradiction avec les desseins de Lounès Matoub. On peut, par exemple, organiser dans la maison même de Lounès Matoub un colloque sur la grandeur de Oqba et la trahison d’Aksil.

Ensuite, d’autres questions se posent. Comment nous sommes-nous trouvés dans cette situation ? Comment protéger la maison de Lounès et qui doit le faire ? Cela relève de notre responsabilité à toutes et à tous. En principe, en plus des Kabyles, il y a aujourd’hui assez d’Imazighenes partout en Afrique du Nord, en Europe et même au Canada pour constituer un fonds qui permettrait de se projeter dans le futur, d’entretenir cette maison. Mais les gens, en particulier les Kabyles, ont été trahis tant de fois, ont vu les repères qu’ils se sont choisis faillir tant de fois, qu’ils ne veulent pas s’engager avec la même ardeur qu’ils l’ont fait dans le passé. Win yeqqes wezrem, yettggad ula d asaγwen. Et cela est indépendant de la vénération dont jouit Lounès Matoub. Mais je suis certain qu’un projet bien présenté, soutenu par des personnalités publiques dont la probité n’est pas contestable, est à même d’emporter l’adhésion populaire.

Entretien réalisé par A. Azergui

Tasghunt Idles

View all contributions by Tasghunt Idles

Leave a reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *